C’est sous un ciel encore tourmenté que nous laissons derrière nous la côte pacifique pour nous enfoncer vers l’intérieur des terres, aussi belles que boisées. L’une des difficultés majeures pour se déplacer dans cette partie du Canada réside dans le choix plus que limité des itinéraires routiers possibles. Sans autre alternative pour égayer le parcours, nous reprenons la route Yellowhead dans le sens inverse de celui que nous avions pris depuis l’Alberta.

Le long du sempiternel ruban d’asphalte, les kilomètres s’égrènent sous le ballet des nues, entre lacs impassibles, rivières tumultueuses, forêts profondes et mystérieuses. Parfois, le paysage s’ouvre, signe d’activités humaines, et nous dépassons successivement quelques bourgades endormies, Hazelton, Smithers, Houston, Burns lake, Fraser lake…
De temps à autres, loin de ces petites villes sans âme ou presque, quelques baraquements minables où s’entassent les descendants des tribus locales qui jadis dominaient ces contrées sauvages et reculées. Ici comme ailleurs, l’Homme blanc a semé la misère dans le sillage de son prétendu progrès, brisant l’harmonie qui y régnait, apportant avec lui son lot de tristesse et de désolation, la bouteille, le mercantilisme et la maladie… Ici comme ailleurs, l’immensité des disparités sociales n’a d’égal que celle des paysages…
La route vers notre destination, le Wells Gray Provincial Park étant encore bien longue, quelque courtes étapes dans de petits îlots de nature viennent égayer les 1200 km du périple. Le minuscule Kleanza Creek Provincial Park et son canyon où coule le Kleanza Creek, ce petit affluent de la majestueuse Skeena, est notre première halte.

Ce charmant petit coin doit son nom au précieux métal qu’on y trouve encore et qui fut recherché ici dès 1890. Il est également le refuge d’une avifaune discrète profitant de ses eaux poissoneuses ou de ses berges boisées.

Quelques 200 km plus loin sur la Yellowhead, se trouve le Tyhee Provincial Park, une escale essentiellement ornitho mais où les amoureux de la pêche trouveront certainement leur bonheur dans le lac Tyhee. Sous une belle lumière matinale, bruants chanteurs (Melospiza melodia), parulines masquées (Geothlypis trichas) et une inattendue paruline des ruisseaux (Parkesia noveboracensis) nous accueillent chaleureusement.



De quoi se donner du courage jusqu’à Vanderhoof où les rives ombragées de la rivière Nechako nous offrent également de sympathiques rencontres : bernaches du Canada (Branta canadensis), goélands à bec cerclé (Larus delawarensis), chevaliers grivelés, (Actitis macularius), mésanges à tête noire (Poecile atricapillus), parulines jaunes (Setophaga petechia) et parulines flamboyantes (Setophaga ruticilla) au nom plus que mérité.



Un lièvre d’Amérique (Lepus americanus) sera également de la partie pour notre plus grand bonheur.

Nous repartons de Vanderhoof avec pour ligne de mire le Moose Valley Provincial Park, 450 km plus loin… En croisant les doigts pour que ce petit parc provincial reculé nous prouve qu’il mérite bien son nom ! Malheureusement, notre déception sera à la hauteur de la difficulté à atteindre ce « petit » coin sauvage encore préservé. Accessible par une terrible piste défoncée et particulièrement étroite qui se faufile dans la dense végétation, nous devrons descendre à plusieurs reprises dégager de frêles troncs morts tombés en travers, preuve s’il en est que l’endroit n’est pas des plus visités :). Arrivés sur place, un magnifique paysage s’offre à nous.

L’endroit, marécageux au possible, est infesté de moustiques particulièrement agressifs et qui voient en notre venue en ces lieux une bénédiction. Nous ne resterons pas insensibles à leur accueil et après avoir scruté l’endroit au téléobjectif et à la jumelle sous la torture de ces hôtes suceurs de sang, nous devons nous rendre à l’évidence, le grand mammifère tant désiré ne se montrera pas… La malédiction du géant se poursuit, ici comme en Laponie ou à Yellowstone, l’histoire bégaye !

En guise de consolation, quelques sympathiques observations tout de même : grèbe à bec bigarré (Podilymbus podiceps), garrot albéole (Bucephala albeola), bruant familier (Spizella passerina) et cerf mulet (Odocoileus hemionus).


Remis de nos émotions au Moose Valley PP et après une bonne nuit de sommeil aux abords du Horse lake, nous atteignons enfin les contreforts du Wells Gray Provincial Park.



Cet immense parc provincial s’étend sur près de 5250 km2 d’une nature préservée car majoritairement difficile d’accès. Protégeant les parties le plus méridionales et les plus élevées des Cariboo Mountains, l’endroit est un havre de paix pour de nombreuses espèces animales et végétales. On y dénombre en effet pas moins de 56 espèces de mammifères, 219 espèces d’oiseaux ou encore 700 espèces de plantes vasculaires.


Le parc est également connu pour ses 41 cascades dont certaines mondialement réputées. Situé sur la ceinture de feu du Pacifique, on peut également y observer de nombreuses traces d’activités volcanique (coulées de lave et petits volcans) et glaciaire. Ces forces combinées sont d’ailleurs à l’origine de l’émergence des profonds canyons parcourant le parc, donnant ainsi naissance à ces chutes aussi gigantesques que somptueuses.
Parmi ces géantes indomptées figurent en tête les Helmcken Falls, splendide cascade de 141 m de hauteur à l’origine de la création du parc en 1939.

Située sur la rivière Murtle, elle se jette des hauteurs d’un plateau de lave formé il y a 200 000 ans et s’engouffre avec une puissance fascinante dans le canyon Helmcken. Au coucher du soleil, spectacle absolument éblouissant avec les roches prenant une couleur de feu contrastant au possible avec le vert de la végétation et le monstrueux bouillon formé par la belle lors de sa chute. Autre caractéristique remarquable de ce colosse liquide, elle crée en hiver un incroyable cône de glace à sa base, pouvant monter à près de 70 m de hauteur lors des hivers les plus rigoureux !

Une petite trentaine de km au sud-est des Helmcken Falls se trouvent les non moins impressionnantes Spahats Falls.

Alimentées par les eaux de fonte du Spahat Creek serpentant entre les Raft et Trophy Moutains, les belles plongent à corps perdu d’une soixante de mètres puis d’une quinzaine supplémentaire pour rejoindre la Clearwater River en contrebas. Bien que moins spectaculaires que les Helmcken Falls, le spectacle n’en est pas moins magnifique avec ses falaises rougeoyantes et mordorées sur lesquelles s’agrippent une végétation d’un vert éclatant. Spahats signifie ours en amérindien.

A l’extrémité occidentale du parc, entre les majestueux lacs Canim et Mahood se trouvent également de très belles chutes. Perdues entre les cimes des immenses conifères, le sentier pour y accéder est un pur régal sensoriel, entre les odeurs de résineux, le lointain grondement des cascades filtré par le couvert végétal, les tapis de cornouillers du Canada (Cornus canadensis) et les incursions de quelques adorables écureuils roux américains (Tamiasciurus hudsonicus) bien curieux.


Au détour d’un virage, on devine d’abord les très discrètes Mahood Falls (20 m), puis quelques centaines de mètres plus loin les superbes Canim Falls (23 m).

Jaillissant du fin fond de l’immense forêt, elles dégringolent le canyon creusé au fil des millénaires dans le plateau de lave du champ volcanique de Wells Gray-Clearwater, se parant au passage de sublimes arcs-en-ciel à leur base.


Seuls au monde dans cet endroit grandiose, la magie opère vite. Chaque angle de vue donne l’impression de découvrir un nouveau paysage toujours plus fabuleux que le précédent.




Après un long moment à profiter de cet endroit magique en solitaire, nous reprenons une ultime fois la route des cascades pour une courte balade dans les magnifiques sous-bois jouxtant les Dawson falls. Bien plus modestes que leurs cousines, les eaux de la Murtle river y font tout de même un bond de 18 m sur près d’une centaine de large, dans un vacarme assourdissant, dévalant les coulées de lave formées il y a 200 000 ans. Ici comme ailleurs, le spectacle de ces eaux déchaînées se faufilant au travers de la dense végétation ne peut laisser indifférent.

Plongée magique au cœur des grands espaces canadiens, ce périple par le parc provincial Wells Gray et ses alentours fut une fantastique découverte riche en paysages grandioses et en rencontres naturalistes également : ours noirs (Ursus americanus), écureuils roux américains (Tamiasciurus hudsonicus), cerfs mulets (Odocoileus hemionus) et quelques amis à plumes également (grive à dos olive (Catharus ustulatus), urubu à tête rouge (Cathartes aura), paruline d’Audubon (Setophaga auduboni) et pygargues à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus)).

Certes, le voyage fut long pour découvrir ces merveilles reculées mais le détour en valait plus que la peine ! Prochaine et ultime étape de cette virée dans l’Ouest canadien, retour sur la côte pacifique avec la découverte de Vancouver et la grande île éponyme…



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