Avec ses 45 g tout mouillé et ses 15 cm de long, lemmus lemmus ne paie pas de mine. Pourtant, le lemming des toundras de Norvège est un petit rongeur indispensable à tout un écosystème. Dans les toundras lapones jusqu’à la limite de la taïga, lemmus lemmus constitue une proie facile pour de nombreux rapaces (harfangs des neiges, faucons gerfaut et émerillon, buses pattues …) et stercorariidés (labbes parasites et labbes à longue queue). Du côté des mammifères, belettes, hermines et renards polaires ne sont pas en reste pour rendre la vie dure à cette charmante boule de poils.

Connu pour l’importante variation de sa population sur des cycles quadriennaux, il pullule littéralement sous les hautes latitudes arctiques au cours d’une explosion démographique ayant lieu tous les 11 à 12 ans. Si les mécanismes régissant les fluctuations importantes de ces populations ne sont pas encore complètement appréhendés, il n’en reste pas moins que les années à lemmings sont bien souvent un gage de bonne reproduction pour bon nombre de prédateurs. Le lemming étant alors une proie facile et abondante, les espèces qui le chassent voient leur taux de reproduction augmenter. Les tétraoninés profitent également de manière indirecte de cette pullulation en voyant leurs œufs et progénitures moins attaqués.

Une théorie de plus en plus répandue prétend que les variations de population du rongeur sont la conséquence d’un déséquilibre constant entre cette population à très forte croissance et ces prédateurs, ce déséquilibre étant entretenu par un décalage entre les cycles de vie des chasseurs et des chassés. En clair, quand les lemmings pullulent, les prédateurs affluent en masse et leur population augmente jusqu’à quasi extinction de la ressource. Les prédateurs en reste migrent alors vers un autre territoire et la petite population rescapée peut alors s’étoffer au cours de l’hiver suivant où elle poursuit sa reproduction sous l’épaisse couche de neige. Au cours des années suivantes, la population continue à croître jusqu’à atteindre un seuil de pullulation qui attire à nouveau nombre de prédateurs.

Au cours de mon dernier périple en Laponie, j’ai eu la chance de tomber sur une année à lemmings. Par endroits, le nombre de petits rongeurs étaient réellement très impressionnants avec, dans certains villages, plusieurs dizaines d’individus sur quelques centaines de mètres carrés de pelouse. Bien que la circulation routière soit faible dans ces étendues sauvages très peu peuplées, les routes étaient parfois jonchées de cadavres sur plusieurs kilomètres. Les chemins en bords de falaises étaient également régulièrement parsemés de petits cadavres dépecés par les oiseaux de mer.

Fort heureusement, il arrive bien souvent que l’on rencontre lemmus lemmus encore bien vivant. Fait remarquable, contrairement à la plupart des rongeurs qui déguerpissent en présence d’un danger, le lemming tient au contraire tête à l’imposteur. Au fur et à mesure que l’on s’approche de lui, ces petits cris étouffés se transforment brusquement en une colère furieuse, incisives dehors, gueule ouverte et pouvant aller jusqu’à sauter sur place dans tous les sens! Vraiment impressionnant! Malheureusement, je crains que cette attitude ne suffise à effrayer grand nombre de ses prédateurs et ses coups de colère répétitifs raccourcissent parfois sa courte existence si difficile.

Pour conclure, au risque de casser un mythe pour des générations de gamers fans du jeu éponyme, non, les lemmings n’ont pas de tendances suicidaires. Ce mythe fut malheureusement véhiculé avant l’apparition de ce jeu par un documentaire signé Walt Disney et datant de 1958. Dans White Wilderness, les réalisateurs ont, pour alimenter la légende, envoyé à la mort de très nombreux lemmings en les faisant tomber du haut d’une falaise depuis une table centrifugeuse. Consternant… D’autant plus que ce documentaire fut primé à l’époque… Quand on dit que le crime ne paie pas…


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