27 mai 2013, Pocatello, Idaho
Le problème lorsque vous intégrez Yellowstone et le Grand Teton à votre parcours dans le grand Ouest américain, c’est que tôt ou tard, vous devez vous coltinez le trajet retour en voiture, généralement vers le Nevada puis la Californie. Aujourd’hui, c’est notre tour, près de 1000 km à parcourir en une journée pour cette première étape. Autant dire que les longs trails perdus dans le désert ou au fin fond des bois, ce n’est pas pour aujourd’hui ! Néanmoins, nous allons tant bien que mal essayer de joindre l’indispensable à l’agréable.

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Après avoir dépassé Twin Falls la bien-nommée et sa Magic Valley, nous pénétrons dans le Nevada par l’incroyable Jackpot. Minuscule bourgade à casinos flanquée au beau milieu du désert, elle apparaît, tel un mirage, au détour des collines arides. Devant uniquement son existence à la clémence du Silver State envers les jeux d’argent, elle attire de ce fait nombre de poker addicts et autres bandits manchots de l’Idaho tout proche.
Passé Jackpot, plus rien, mais alors plus rien du tout jusqu’à Wells, little town poussiéreuse et sans charme, à l’intersection de l’Interstate 80 et de la route 93. Elle nous suffira néanmoins pour faire le plein avant d’attaquer la traversée du Nevada central.
Au lieu de filer comme tout le monde vers le Sud en direction d’Ely, nous prenons le parti de rejoindre Carlin au Sud-Ouest pour se retrouver plus rapidement sur les routes désertes que j’affectionne particulièrement. Rouler seul sur des dizaines de miles dans l’immensité sauvage est un plaisir auquel je ne peux résister si l’occasion se présente. Et je vais être servi, à partir de Carlin, les traces de vie humaine s’étiolent au fil des miles et le wilderness prend ici toute sa dimension. Jusqu’à perte de vue, la route s’étire tel un ruban d’asphalte déroulé par-delà les douces collines jaunies par le soleil. A hauteur des rares cours d’eau qui jalonnent le parcours, la vie animale devenue si discrète réapparaît subitement.
Tandis que nous longeons la Humboldt River, cinquième plus grand cours d’eau des USA à ne pas trouver l’océan, un rat musqué se laisse porter par le courant et file sous nos yeux. Sur les berges verdoyantes, vachers et carouges à épaulettes fouillent le sol à la recherche d’invertébrés.

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A deux coups d’ailes de là, rasant la tête des canards chipeaux et des sarcelles cannelles, les hirondelles rustiques fondent sur les nuées de moucherons stationnant au-dessus des eaux calmes.

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Quelques miles plus loin, à l’abri de ce remue-ménage, une sympathique petite famille de buses à queue rousse profite d’un perchoir aménagé sur un ancien poteau téléphonique. Les poussins, superbes dans leur parure duveteuse, suivent avec curiosité nos déplacements, il est probable qu’ils voient des humains pour la première fois ! L’adulte présent à leur côté scrute nos moindres faits et gestes de ses yeux perçants sans pour autant présenter le moindre signe de stress ou d’agacement.

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Ne souhaitant cependant pas risquer de déranger nos amis à plumes, nous repartons vers le Sud en direction d’Eureka, slalomant entre les écureuils terrestres kamikazes qui se jettent littéralement sur nos roues.

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Sur les poteaux téléphoniques, les buses de Swainson veillent au grain. Malgré le très faible trafic routier, les petites victimes sont légion…

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Quelques miles avant Eureka la minière (de plomb) – petite cité qui ne compte plus que 600 âmes contre 10,000 à la grande époque – nous atteignons enfin la mythique route US 50. Traversant les Etats-Unis d’Est en Ouest, elle passe par des territoires particulièrement désolés dans le Nevada. Eureka derrière nous, plus une autre bourgade dans un rayon de 100 km ! La route s’offre alors à nous, déserte, découpant les hautes plaines désertiques du Nevada en d’interminables lignes droites… La sensation de liberté est immense, à l’image des paysages que nous traversons, rudes mais si beaux.

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Sur les bas-côtés, nous apercevons de temps à autres des boites aux lettres improbables, seul indice de présence des ranches perdus dans les montagnes alentours. Des panneaux pony-express nous rappellent ici et là les prouesses de la fameuse compagnie, près de 150 ans avant notre passage… Confortablement assis dans notre Dodge, on n’ose imaginer la traversée de ces immenses étendues, par tout temps, à cheval pendant des jours et des jours (10 jours environ pour aller du Kansas à la Californie soit près de 3000 km !). L’épopée ne dura qu’un an et demi mais en parcourant ces étendues, on comprend mieux pourquoi elle a tant marqué la mémoire populaire américaine !

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Après avoir dépassé le minuscule bourg d’Austin fort de ses 200 habitants perdus au beau milieu de nulle part, des panneaux nous annoncent notre approche de Fallon et d’un Wildlife Refuge voisin. Sautant sur l’occasion, nous partons à la recherche de ce parc, très mal indiqué malheureusement. Après s’être égarés sur les innombrables pistes sinuant entre les zones humides à proximité de la ville, nous croiserons finalement ibis à face blanche, avocettes et colins de Californie.

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Le coin n’est cependant pas reluisant et nous dévoile la face B de l’Amérique profonde. Nous sommes sur le terrain de jeu d’excités de la gâchette en tous genres, jeunes comme vieux, qui dégomment tout ce qui bougent, vivants ou non, en se souciant le moins du monde de laisser cartouches, cannettes et autres tas d’immondices derrière eux… Ne souhaitant pas nous faire trouer la peau, nous rebroussons chemin en direction de Fallon tout proche. Par chance, au détour de la Reservoir Road où hirondelles à front blanc, cormorans à aigrettes et autres carouges à tête jaune ont élu domicile, nous retrouvons des indications pour l’accès au refuge. Cette fois-ci, c’est la bonne !

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Après plusieurs miles dans la banlieue de Fallon sur une succession de petites routes défoncées et de pistes boueuses, nous arrivons enfin au Stillwater National Wildlife Refuge. L’après-midi touche déjà à sa fin et nous nous retrouvons seuls dans une zone humide géante où viennent se réfugier de nombreuses espèces d’échassiers et de limicoles. Lorsqu’on découvre la faune urbaine dans les environs de Fallon, on comprend vite la nécessité d’un refuge !
Alors que nous approchons des premiers marais, nous sommes accueillis par un superbe bihoreau gris et des avocettes d’Amérique. Un gravelot kildir crie à quelques mètres de nous et tente de nous attirer vers lui, loin de sa nichée ! Au-dessus de nos têtes ébahies, un engoulevent d’Amérique fend le ciel de ses ailes profilées…magique. Vous l’aurez compris, l’endroit est un véritable paradis ornitho, des tas d’espèces contactées en quelques minutes d’observation !

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Nous profitons au maximum des quelques instants de jour qu’il nous reste pour découvrir l’endroit et ses hôtes merveilleux. Tandis que nous prenons la route du camping primitif qui nous servira de campement pour la nuit, au beau milieu des étangs du refuge, nous croiserons le regard figé d’un grand héron avant d’observer la chasse nocturne d’une pie-grièche migratrice.

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Les carouges, fidèles à leur poste, sont à nouveau de la partie et nous gratifient de leur superbe plumage tandis que les mâles d’érismatures rousses se pavanent la queue en l’air. Dans une ambiance survoltée, nous nous baladons parmi tout ce petit monde qui s’égosille en hommage à cette magnifique fin de journée.

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Lorsque nous arrivons à notre campement de fortune, perdu au beau milieu de l’immense parc, la nuit est déjà là. Alors que nous savourons un dernier instant la magie du lieu, plus seul que jamais dans cette immensité minérale, la Stillwater Range disparaît doucement au loin. Le brasier allumé par les dernières lueurs du Soleil s’éteint progressivement et les sommets décharnés vacillent dans l’obscurité. Demain, après une belle et douce nuit bercée par les cris des engoulevents d’Amérique et les hurlements des coyotes, nous profiterons encore un peu de ce lieu incroyable, avant de faire route vers l’Ouest sauvage et la Californie…

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