
Après une courte nuit de repos dans la chaleur estivale d’un hôtel de West End, nous attaquons la découverte du poumon vert de la ville au petit matin, le magnifique Stanley Park. D’une superficie de près de 405 hectares, le parc couvre intégralement la partie la plus septentrionale de la ville de Vancouver. Protubérance côtière séparant les Inner et Outer Harbours de la baie Burrard, il est très largement recouvert par une épaisse forêt de cèdres et de sapins, pour certains géants et centenaires. Le Lost Lagoon au sud et le Beaver Lake au centre-est viennent agrémenter ce sympathique biotope périurbain bordant la côte Pacifique.

Près de 200 km de routes et sentiers dont une corniche périphérique de 8.8 km permettent de découvrir ce refuge naturaliste remarquable.

A cheval entre mer et terre, les observations naturalistes y sont logiquement variées. En ce petit matin de juin, les hirondelles bicolores (Tachycineta bicolor) assurent le spectacle au-dessus d’un Beaver Lake à demi-recouvert de nénuphars (espèce invasive introduite dans les années 1930 – son expansion incontrôlée pose aujourd’hui de sérieux problèmes aux espèces indigènes peuplant le lac).


Au-dessus des eaux impassibles tapissées par la belle invasise, un grand héron (Ardea herodias) scrute la surface depuis un tronc mort. Quelques femelles de carouges à épaulettes (Agelaius phoeniceus) sautillent de feuilles flottantes en feuilles flottantes à la recherche de nourriture.
Sur les berges ombragées du lac, un écureuil de Douglas (Tamiasciurus douglasii) joue les curieux et vient à notre rencontre. Plus petit que l’écureuil gris (Sciurus carolinensis) avec lequel il cohabite, ce charmant sciuridé est endémique des régions côtières nord-américaines du Pacifique. Arboricole, il vit dans les conifères, y trouvant gîte et couvert.

A quelques mètres de là, une femelle de bruant chanteur (Melospiza melodia) vient nourrir son rejeton, sans se soucier de notre présence. Le petit a déjà fier allure, une fois ces rectrices poussées, il entrera dans le monde des adultes et devra bientôt se débrouiller tout seul.

Un peu plus loin, sous le couvert des cèdres géants, un magnifique tohi tacheté (Pipilo maculatus) joue à cache-cache avec ses visiteurs de passage.

De l’autre côté du parc, sur le front de mer à hauteur du Lions Gate bridge, l’épaisse forêt s’ouvre soudain sur une faune marine généreuse. Ici, laridés et phalacrocoracidés sont présents en nombre, les phoques communs (Phoca vitulina) également.

Tandis que les cormorans pélagiques (Urile pelagicus) s’affèrent à sécher leurs plumes au soleil, un cormoran à aigrettes (Nannopterum auritum) pêche sa pitance matinale.


Sur la grève voisine, de nombreux goélands à ailes grises (Larus glaucescens) se délectent de crustacés et d’échinodermes. Certains ont d’ailleurs les yeux plus gros que le bec comme ce probable goéland olympique (hybride de goéland d’Audubon (Larus occidentalis) et de goéland à ailes grises) en bien fâcheuse posture ! Cet hybride se différencie de ses congénères par son manteau plus clair que celui d’un goéland d’Audubon mais ses primaires nettement plus foncées que celles d’un goéland à ailes grises (difficilement visible ici en raison de la lumière crue de cette fin de matinée ensoleillée).


L’iris brun sombre est également un trait caractéristique des hybrides de type olympique ayant des primaires sombres (le goéland d’Audubon ayant des iris généralement plus clairs avec un cercle orbital jaune). Dans cette région de la côte pacifique, les hybridations de ce type sont courantes, avec près d’un tiers voire une petite moitié des individus identifiés comme olympiques. Le paroxysme de ce phénomène est atteint cependant plus au sud, dans l’état de Washington tout proche, où certaines colonies présentent jusqu’à près de 75 % d’individus hybridés.

Ne pouvant faire grand chose pour ce pauvre bougre un peu trop gourmand, nous le laissons sous l’œil impassible d’un pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus) et regagnons la ville par le front de mer.

Afin de profiter encore un peu de ce très beau parc, petit crochet par le Lost Lagoon où nous serons accueillis par de nombreuses bernaches du Canada (Branta canadensis) et des tortues de Floride (Trachemys scripta elegans) lézardant sur des troncs morts.




Après une pause bien méritée sur les berges ombragées du Lost Lagoon, nous reprenons le chemin de la ville, en direction de Chinatown. Dans l’agglomération de Vancouver, près de 40 % des habitants sont originaires d’Asie (Chine, Asie du Sud-est et Philippines pour l’essentiel). Cette particularité régionale est le fruit d’une immigration initiée dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, lors de la construction des chemins de fer ouest-canadiens et pour laquelle la main d’œuvre asiatique a été largement mise à profit (15 000 travailleurs environ). Leur implantation à Vancouver a donné naissance au plus grand quartier asiatique du Canada, autour de la célèbre Pender Street.

Classé lieu historique national du Canada il y a 12 ans, le quartier et ses environs immédiats regorgent de bâtisses colorées et de lieux paisibles et verdoyants comme le Dr. Sun Yat-Sen Classical Chinese Garden.



Nous achevons notre périple citadin avec quelques escapades supplémentaires dans le centre de Vancouver. Délectés de l’art de rue local, coloré et imaginatif au possible, nous reprenons bientôt la route des grands espaces, en direction de l’île de Vancouver, de l’autre côté du détroit de Géorgie.


La courte traversée en fond de cale d’un ferry sans âme achevée, nous accostons de bon matin sur la grande île peuplée de géants. Depuis Nanaimo où nous débarquons dans le flot de véhicules de touristes et de locaux faisant la navette depuis le continent, nous quittons progressivement l’effervescence du littoral pour la quiétude des terres intérieures, nettement plus sauvages et préservées, en apparence du moins. Sur le chemin qui nous mène de l’autre côté de l’île, face au Pacifique et aux éléments, nous faisons une courte pause déjeuner dans le sympathique Little Qualicum Falls Provicial Park.

Ici, dans ce petit parc naturel (440 ha), la Qualicum River s’est ciselée un chemin tortueux et chaotique depuis les rives boisées jouxtant le Cameron Lake. Dans un décor forestier tapissé de mousses épaisses et éclatantes, la belle Qualicum aux reflets turquoise dévale son lit de roche, patiemment raviné au fil de millénaires.

Une dizaine de kilomètres plus loin, nous pénétrons dans le MacMillan Provincial Park, abritant le très réputé Cathedral Grove. D’une superficie de seulement 301 ha, ce petit parc est traversé par la British Columbia Highway 4 et est donc très (trop) facile d’accès. De part et d’autre de la chaussée, un court sentier en boucle permet de s’immerger dans cette cathédrale végétale, sanctuaire d’immenses sapins de Douglas (Pseudotsuga menziesii) à l’origine de sa notoriété. Au fil des siècles, les colosses de sève se sont élevés vers les cieux pour atteindre des proportions démesurées, certains individus mesurant plus de 9 m de circonférence pour 50 m de hauteur… Inutile de vous dire que l’on se sent bien petit au pied de ces imperturbables géants séculaires (certains individus auraient plus de 800 ans !)…

Si l’endroit n’en demeure pas moins très beau, la proximité immédiate de la route déversant sans cesse son flot de visiteurs et ses rugissements de moteurs limitent quelque peu l’expérience sensorielle.

Au plus profond du parc toutefois, la foule et le brouhaha s’évanouissent progressivement et il est alors possible d’apprécier l’endroit à sa juste valeur. Alors, derrière une branche sèche ou sur un tronc moussu, les rencontres ornitho sont fréquentes. Ici, les minuscules troglodyte de Baird (Troglodytes pacificus) et grimpereau brun (Certhia americana) ont trouvé refuge à l’ombre des titans, au pays des tapis de mousse, des lits d’aiguilles et des branches sèches drapées de haillons de lichen.

Notre objectif du jour se résume à traverser l’île d’est en ouest sur sa largeur, pour rejoindre la côte pacifique à hauteur d’Ucluelet. Avec une superficie équivalente à celle des Pays-de-la-Loire, l’île de Vancouver ne se traverse pas comme on traverserait l’île de Sein. Légèrement plus verte et un tantinet moins plate (euphémismes :)), il nous faudra engloutir environ 180 km d’asphalte pour atteindre Ucluelet, notre destination… Après avoir dépassé la quelconque Port Alberni, la route s’enfonce dans l’intérieur des terres, en serpentant sur les rives septentrionales de l’élancé Sproat Lake. Passé le versant du Mount Porter, nous quittons le Sproat Lake pour les profondeurs boisées de l’île. En chemin, petite halte sur le Giant Cedar Trail dont la longueur est approximativement inversement proportionnelle aux mensurations de ses hôtes (1.4 km aller-retour seulement) 🙂 .

Partant d’une aire de repos quelconque, le sentier progresse sous le couvert des géants, dans un monde de mousses et de fougères géantes.

L’immersion dans cet autre monde est rapide et intense, en quelque foulées, le fracas des hommes s’est volatilisé, nous projetant à des époques révolues où la Nature était reine .

A l’issue de ce voyage temporel enchanteur, le parcours débouche sur les rives de la tranquille Kennedy River. Dans un silence de cathédrale végétale, les eaux impassibles semblent avoir pris la couleur de la forêt, profitant de la quiétude de l’endroit pour se reposer entre deux rapides. Comble de bonheur, une famille de harles bièvres (Mergus merganser) nous fera l’honneur d’une visite impromptue, partageant quelques instants avec nous leur petit coin de paradis…

Nous avalons les 40 derniers kilomètres en direction d’Ucluelet d’une traite. Après une courte halte à notre refuge du soir, nous profitons des dernières lueurs du jour le long du splendide Wild Pacific Trail. De là, panorama splendide sur la côte pacifique, aussi déchiquetée que boisée.


Ici, dans un décor de carte postale, îles et îlets ponctuent la côte à perte de vue. Allongées sur le dos comme à leur habitude, les loutres de mer (Enhydra lutris) semblent également profiter du spectacle, bercées par une mer calme, réchauffées par les dernières lueurs du soleil.


Sous le ciel s’embrasant avec les derniers rayons du soleil, le spectacle est saisissant. A nos côtés, une corneille d’Amérique semble également profiter de la magie du lieu et de l’instant. Perchée sur un fil, le regard perdu dans l’horizon, je ne peux m’empêcher de l’imaginer chaque soir contempler ce tableau de maître… et je l’envie quelque peu…


Nous laissons la sombre rêveuse à son petit plaisir du soir et poursuivons notre marche entre falaises et forêts. Ici, les arbres ne craignent l’océan, ils le tutoient au plus près, pour un mariage grandiose de la terre et de la mer.



Sur le chemin du retour, le soleil est déjà bien bas à l’horizon et les estampes japonaises s’élèvent lentement du paysage sous nos yeux émerveillés. Par-delà la côté déchiquetée, les ombres prennent doucement vie et les sombres silhouettes des conifères équilibristes déchirent le ciel orange pastel. De l’ombre à la lumière, du ciel à la terre, de la terre à mer, l’alchimie parfaite, la symbiose intégrale…

De retour de bon matin pour achever le parcours commencé la veille sur ce splendide Wild Pacific Trail, nous sommes rapidement accueillis par un couple de pygargues à tête blanche.

Les estampes se sont évaporées dans la nuit mais la vie foisonne sur le sentier côtier. A l’ombre des conifères, les ancolies rouges (Aquilegia formosa) nous délectent de leur couronne écarlate. Troglodytes de Baird, bruants chanteurs et parulines verdâtres (Leiothlypis celata) s’époumonent dans la fraîcheur du matin, fêtant le retour du soleil salvateur.



Sur la mer de rochers en contrebas de la falaise, les huîtriers de Bachman (Haematopus bachmani) s’activent à la recherche de mollusques sous l’œil inquisiteur d’un splendide pygargue à tête blanche. Décidément, ce coin de l’île de Vancouver est un petit paradis pour observer de près cette espèce fascinante ! Ici, le roi d’Amérique ne semble pas se méfier du bipède, pouvant rester sans broncher sur son perchoir à quelques mètres au-dessus du sentier côtier.

En vol comme posé, grâce, puissance, élégance…

Nous laissons nos amis à plumes à leurs occupations et prenons la route de Tofino, petite bourgade côtière du bout du monde, située à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d’Ucluelet. En chemin, halte obligée sur la magnifique plage de Long Beach, paradis du surf une bonne partie de l’année, mais pas aujourd’hui (ouf, pas de regrets :)).

Sur la plage déserte, la vie semble en suspens. Les surfeurs ne sont pas au rendez-vous, les limicoles non plus, partis en migration nuptiale, pour la plupart en Alaska. Seuls quelques éclopés sont restés ici, incapables d’entreprendre ce long voyage harassant. Arborant tout de même leur parure nuptiale à l’instar de ce magnifique bécasseau d’Alaska (Calidris mauri), fouillant le sable à la recherche de sa pitance, tricotant à chaque vaguelette de son unique gambette. Bien que l’exercice lui demande certainement bien plus d’efforts qu’un individu lambda, ces prouesses m’ont fait espérer qu’il puisse s’en sortir ainsi et continuer à couler de beaux jours encore sur le sable fin de la baie de Wickaninnish…



Arrivés à Tofino, nous découvrons un charmant petit village, au bout de la route, au bout du monde. Flanqué à la pointe de la péninsule d’Esowista, le village fait face à un véritable puzzle d’îles et îlets, séparés entre eux par des bras de mer de largeur très variable.

Historiquement tourné vers l’exploitation forestière et la pêche, le village connait désormais une forte expansion des activités liées au tourisme. Surf, pêche sportive, tourisme vert… les atouts ne manquent pas ici et les jolies maisons de bois aux façades colorées retrouvent une seconde jeunesse.


Parmi les atouts de Tofino, son emplacement privilégié en fait un site d’observation naturaliste remarquable. Ici aussi, les pygargues sont rois et omniprésents.


Les goélands à ailes grises sont également très facilement observables, perchés sur les toits de bâtisses bordant le littoral.

Et puis, plus surprenant pour celui qui comme moi a la fâcheuse tendance à associer ces petites boules de plumes aux latitudes plus clémentes, les colibris roux ont trouvé leur paradis ici. Aidés par les mangeoires installées dans de nombreux jardins, on peut très aisément les observer, un véritable régal pour l’ornitho de passage !


Après avoir largement profité de nos petits hôtes colorés, nous reprenons la route d’Ucluelet. En chemin, nous profitons de cette fin de journée pour explorer un petit bout de forêt humide tempérée sur le Rainforest trail. Il s’agit en fait de deux courtes boucles de part et d’autre de la Pacific Rim Highway 4 (2.6 km au total, c’est court !), aménagées d’escaliers et de boardwalks cheminant entre les tapis de fougères et les arbres centenaires recouverts de mousse. Seuls au monde dans cet endroit préservé, la magie opère vite et l’on pourrait presque se croire revenu au Jurassique, les aménagements en plus et les dinosaures en moins 🙂 .


La nuit ne va plus tarder à tomber et nous regagnons Ucluelet pour une dernière virée sur le port. L’endroit est incroyablement calme, pas une brise de vent, pas d’autres clapotis à la surface de l’eau que celui des phoques communs se prélassant sur le dos.


Au-dessus de nos têtes, sans un bruit, un pygargue fend le ciel d’ouate, filant sans ciller vers la mer, sous le regard d’un adorable bruant à couronne blanche (Zonotrichia leucophrys). Le temps semble suspendu, peut-être aussi parce que nous savons que demain, nous devrons quitter ce petit coin de paradis…


Bercés par une nuit tout aussi calme que la soirée au port, c’est avec le cœur lourd que nous quittons Ucluelet la douce, ses criques et îlets paradisiaques, sa faune généreuse et insouciante, sa quiétude typiquement insulaire, loin des tourments du continent… Ainsi s’achève magnifiquement notre parenthèse canadienne, au bout du monde, au bout de la terre, au bout de la mer et des hommes, face à l’océan, face à ces forêts et ces grands espaces préservés qui font l’âme et l’essence même de ce vaste et beau pays…



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