
Par-delà les landes battues par le vent, les bocages où le temps semble suspendu et les côtes déchiquetées fouettées par la mer, la Bretagne abrite une faune d’une remarquable diversité. Dans les airs, 263 espèces d’oiseaux dont 173 nicheuses tracent leurs routes au fil des saisons, silhouettes familières ou furtives selon les milieux et la patience du regard qu’on y porte. Sous les frondaisons et dans l’ombre des talus, 62 espèces de mammifères terrestres mènent une existence souvent discrète, des musaraignes aux chauves-souris qui fendent l’air du crépuscule. Les 12 espèces de reptiles et les 16 espèces d’amphibiens, sensibles aux moindres variations de leur milieu, sont autant de témoins fragiles de la santé de ces paysages. Quant aux invertébrés — papillons, libellules, araignées — leur inventaire, déjà bien avancé, continue de s’affiner au fil des observations et des découvertes ponctuelles. La mer, omniprésente, y ajoute ses propres protagonistes : 13 espèces de mammifères marins fréquentent ces eaux, des phoques qui s’aventurent jusque dans les estuaires aux dauphins qui longent les côtes impétueuses. Les images qui suivent n’en forment qu’un infime échantillon, glanées en billebaude au fil des ans et de mes pérégrinations à travers les milieux qui façonnent cette diversité : littoral, zones humides, forêts, bocage, landes et crêtes rocheuses.
Le littoral et l’estran
Entre la laisse de mer et le ressac, l’estran breton est un monde à part entière, rythmé par les marées et les vents du large. Le tournepierre à collier (Arenaria interpres) y retourne méthodiquement les algues et les galets, en voisin du bécasseau violet (Calidris maritima) qui inspecte les blocs et les rochers couverts de fucus. Sur le sable humide et les flaques, le bécasseau variable (Calidris alpina) et le bécasseau minute (Calidris minuta) sondent la vase à petits coups de bec, pendant que le bécasseau sanderling (Calidris alba) court en sprints frénétiques au bord des vagues, comme aspiré par l’écume. Plus discret, le gravelot à collier interrompu (Charadrius alexandrinus) niche à même le sable, fragile pari contre le dérangement. La sterne pierregarin (Sterna hirundo) et la sterne caugek (Thalasseus sandvicensis) plongent en flèche sur les plages et les grèves, pendant que les fous de Bassan (Morus bassanus) passent en bandes serrées au large, et que le fulmar boréal (Fulmarus glacialis) plane en maître sur les courants ascendants des falaises. Goéland argenté (Larus argentatus), goéland marin (Larus marinus), mouette rieuse (Chroicocephalus ridibundus) et mouette mélanocéphale (Ichthyaetus melanocephalus) se disputent les laisses de mer. Le cormoran huppé (Gulosus aristotelis) sèche ses ailes sur les rochers, voisin indifférent du tadorne de Belon (Tadorna tadorna) et de la bernache nonnette (Branta leucopsis) de passage. Sur les étendues de sable humide et entre les rochers littoraux, la barge rousse (Limosa lapponica) et le courlis corlieu (Numenius phaeopus) sondent la vase de leur long bec courbe, pendant que l’aigrette garzette (Egretta garzetta) pêche à pas comptés dans les flaques et les crevasses. Le phoque commun (Phoca vitulina) s’échoue sur les bancs de sable avec une nonchalance souveraine. Le pipit maritime (Anthus petrosus) longe le pied des falaises, et le traquet motteux (Oenanthe oenanthe) de passage illumine l’estran à chaque envol. Le plongeon imbrin (Gavia immer) hiverne au large, et le vison d’Amérique (Neogale vison), espèce introduite dont la présence illustre à sa façon les déséquilibres que nous avons introduits, rôde sur les berges des estuaires et les grèves rocheuses du littoral. Quant au guillemot de Troïl (Uria aalge), c’est le plus souvent épuisé par les tempêtes qu’il échoue sur nos rivages — signe que la mer, parfois, a le dessus sur les plus aguerris des marins…



































Les zones humides et marais
Roselières bruissantes, étangs voilés de brume, bordures de rivières où l’eau hésite entre courant et calme plat — les zones humides bretonnes concentrent une vie animale d’une intensité rare. La grande aigrette (Ardea alba) y statufie sa patience dans les prairies inondées et les marais de l’intérieur. Dans les roseaux, la panure à moustaches (Panurus biarmicus) s’accroche aux tiges en acrobate, voisine du phragmite des joncs (Acrocephalus schoenobaenus), de la rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus) et du bruant des roseaux (Emberiza schoeniclus) dont les chants se mêlent dès l’aurore. La cisticole des joncs (Cisticola juncidis) fait rebondir son cri en pointillés au-dessus des herbes. Le hibou des marais (Asio flammeus) chasse à vue au ras des joncs, et la bécassine des marais (Gallinago gallinago) décampe en zigzag au moindre bruit de pas. Les spatules blanches (Platalea leucorodia) balancent leur curieux bec en faucheuse dans les eaux peu profondes pendant que les oies rieuses (Anser albifrons) traversent le ciel en formations bruyantes. Le grèbe huppé (Podiceps cristatus) et le grèbe à cou noir (Podiceps nigricollis) plongent sans bruit, le grand cormoran (Phalacrocorax carbo) sèche ses ailes sur un piquet, et la foulque macroule (Fulica atra) et la gallinule poule-d’eau (Gallinula chloropus) animent les berges de leurs querelles. Le cygne tuberculé (Cygnus olor) glisse en seigneur sur les eaux calmes, indifférent au ragondin (Myocastor coypus) qui se faufile entre les roseaux. La barge à queue noire (Limosa limosa) et le chevalier guignette (Actitis hypoleucos) fréquentent les berges et les vasières intérieures. Sous la surface, la grenouille verte (Pelophylax kl. esculentus) règne sur les mares, partagées avec le cybister (Cybister lateralimarginalis), grand prédateur discret des eaux stagnantes, et l’écrevisse de Louisiane (Procambarus clarkii), envahissante et prolifique. Le calopteryx vierge (Calopteryx virgo) et le caloptéryx éclatant (Calopteryx splendens) irisent quant à eux les berges ombragées de leurs ailes aux reflets métalliques, tandis que la libellule déprimée (Libellula depressa), au corps aplati bleu ciel chez le mâle et doré chez la femelle, fait sentinelle sur les tiges émergentes. Les canards siffleurs (Mareca penelope) complètent en hivernage ce sympathique peuple des eaux douces.




































Les forêts et le bocage
Dans le lacis des haies et sous les frondaisons des vieux chênes, la vie se joue à mi-voix. Le rougegorge familier (Erithacus rubecula) y tient son territoire avec une constance que n’entame aucune saison, pendant que l’accenteur mouchet (Prunella modularis) grappille discrètement au pied des buissons et que le troglodyte mignon (Troglodytes troglodytes) fouille les recoins des talus de son bec en alène. Plus haut dans les ramures, le roitelet à triple-bandeau (Regulus ignicapilla), le pinson des arbres (Fringilla coelebs) et le merle noir (Turdus merula) tissent leurs chants en contrepoint, rejoints en lisière par le bruant jaune (Emberiza citrinella) qui égrène sa ritournelle depuis le sommet des haies. La fauvette des jardins (Sylvia borin) et l’orite à longue queue (Aegithalos caudatus) animent les fourrés, pendant que le bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula) et le bec-croisé des sapins (Loxia curvirostra) fréquentent les lisières et futaies résineuses. La buse variable (Buteo buteo) veille depuis les hauteurs, et le martinet noir (Apus apus) fend le ciel au-dessus des bourgs nichés dans le bocage. La nuit venue, la chevêche d’Athéna (Athene noctua) monte la garde sur un piquet de clôture, pendant que le rougequeue noir (Phoenicurus ochruros) chante aux dernières lueurs du jour. Au sol, chevreuil européen (Capreolus capreolus) et sanglier (Sus scrofa) tracent leurs routes invisibles entre les talus, pendant que le renard roux (Vulpes vulpes) mulote patiemment dans les chaumes. L’écureuil roux (Sciurus vulgaris) virevolte dans les branches, et le campagnol roussâtre (Myodes glareolus) comme le campagnol des champs (Microtus arvalis) s’activent à l’abri des herbes hautes. C’est aussi dans le bocage du Sud Ille-et-Vilaine que la pie-grièche écorcheur (Lanius collurio) trouve ses derniers refuges bretons, empalant criquets et lézards sur les épines de ses gardes-manger improvisés. La perdrix rouge (Alectoris rufa) et le lièvre d’Europe (Lepus europaeus) partagent les mêmes espaces ouverts, la première rasant les clairières quand le second détale au crépuscule dans les champs. Sur les fleurs des lisières, la cétoine dorée (Cetonia aurata) butine en vrombissant, la thomise variable (Misumena vatia) tend son embuscade immobile au cœur des corolles, et la zygène du trèfle (Zygaena trifolii) déploie ses ailes rouge et noir comme un signal d’alarme. La mouche à damier (Tephritis sp.) et la fourmi Formica rufibarbis complètent ce bestiaire des lisières. Le tircis (Pararge aegeria) joue avec les taches de lumière filtrées par le feuillage, le myrtil (Maniola jurtina) parsème les prairies bocagères de ses ailes tabac, et la leptophye ponctuée (Leptophyes punctatissima) attend la nuit, immobile sur sa tige dans l’ombre des fourrés…






































Les landes et côtes rocheuses
Sur les crêtes des Monts d’Arrée comme sur les caps exposés aux embruns, la lande impose ses propres lois. Le tarier pâtre (Saxicola rubicola) y perche en sentinelle au sommet des ajoncs, voisin du traquet motteux (Oenanthe oenanthe) de passage. La linotte mélodieuse (Linaria cannabina), le bruant proyer (Emberiza calandra) et le pipit farlouse (Anthus pratensis) égrènent leurs chants dans le vent. L’alouette des champs (Alauda arvensis) monte en spirale dans le ciel, indifférente aux bourrasques. Le guêpier d’Europe (Merops apiaster), visiteur estival de plus en plus régulier, apporte une touche de couleurs presque méditerranéennes aux talus ensoleillés. Sur les falaises, la crave à bec rouge (Pyrrhocorax pyrrhocorax) virevolte en criant, et le faucon pèlerin (Falco peregrinus) règne sans partage, l’œil rivé sur les couloirs de migration côtiers. La chèvre des fossés (Capra hircus) broute les pentes rocailleuses, et le lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus) creuse ses terriers dans les landes sablonneuses. Le pluvier guignard (Charadrius morinellus), hôte exceptionnel de passage, se pose brièvement sur les landes littorales et les arrière-dunes herbeuses. À même le sol rocailleux et les pierriers, le lézard vert occidental (Lacerta bilineata), d’un vert presque insolent, s’expose au soleil. Dans les landes fleuries, le machaon (Papilio machaon) déploie ses ailes tigrées et l’azuré commun (Polyommatus icarus) parsème les pelouses de confettis bleus. Le criquet des pâtures (Chorthippus parallelus) y stridule dans les herbes sèches, tandis que la libellule déprimée (Libellula depressa), loin de ses mares habituelles, s’aventure parfois jusqu’aux crêtes rocheuses des Monts d’Arrée.






















Ces images ne prétendent pas faire le tour d’une faune que des générations de naturalistes n’ont pas fini d’inventorier. Elles sont simplement des arrêts sur image, l’instant où un œil et une vie animale se sont croisés, le temps d’un déclic. La Bretagne n’est pas un sanctuaire figé, c’est un territoire vivant, traversé de migrations, soumis aux marées et aux saisons, aux emprises humaines et aux lentes reconquêtes du vivant. Certaines des espèces photographiées ici sont communes, d’autres sont en déclin, témoins silencieux de transformations que nous mesurons encore mal. Les observer, les photographier, les nommer, c’est peut-être, modestement, une façon de les compter parmi nous…





































































































































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